Nous n'en parlerons pas

 

Nous n’en parlerons pas ! Ca va les ennuyer

Et s’ils m’ont invité, c’est pour boire un café

Pas pour leur raconter ma sombre destinée

Non, non ! Et puis d’abord, à quoi sert d’en parler?

 

Les souffrances d’autrui, c’est bon pour la télé

Mais entendre quelqu’un à qui c’est arrivé…

C’est autre chose ! Non, nous n’en parlerons pas !

A quoi bon remuer ?...Et puis c’est loin tout ça,

 

Et incroyable aussi : revenir de l’enfer !

Ils ne comprendraient pas. Alors mieux vaut se taire

Et je ne pourrai pas, ne serait-ce qu’une fois

Soutenir des regards qui ne me croiront pas

 

De plus, ces braves gens pourraient se demander

Comment j’ai pu sortir de là… Comment j’ai fait

Pour résister au froid, au typhus, à la faim

Et pour rester debout aux appels quotidiens

 

Comment j’ai supporté les morsures des chiens

Et face à l’infinie cruauté des gardiens

Comment je me suis tu. Ils pourraient en douter,

Me prendre pour un fou, et pourquoi pas ? Nier !

 

Pire : ils pourraient penser que si j’ai survécu

Si au camp on ne m’a ni gazé ni pendu

C’est que j’ai fait partie d’un de ces commandos

Qui ramassaient les morts et poussaient les chariots

 

Pardonne-t-on à qui a vu tuer son père 

Ou laissé arracher l’or des dents de sa mère,

Vu brûler des enfants ?.…Sans rien faire aux tueurs !...

Ou leur obéissant parce qu’on avait peur !

 

Ils pourraient me juger, eux qui n’y étaient pas

Et puis me condamner d'avoir osé voir ça.

Comment comprendraient ils que l’homme qui était là

N’était qu’un numéro tatoué sur un bras

 

Un simple corps vivant mais sans identité

Témoin de l’indicible, de l’enfer échappé.

Nous n’en parlerons pas. Car le sort des damnés

Ne se partage pas. Allons boire ce café.

 

Robert Boublil

22 mai 2015

 

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